TOUS LES ÉDITOS

La pollution de l'air tue. 48 000 morts par an, rien qu'en France. Cette fois-ci, les chiffres ont fait la une des grands médias (voir : En France, la pollution de l'air provoque presque autant de décès que l'alcool). Pourtant le phénomène n'est pas nouveau. En 2012, l'OMS avait fait une estimation à hauteur de 42 000 décès par an dans notre pays. Mais ce genre d'information s'aventure rarement au-delà des rubriques "Environnement" de la presse nationale.

La pollution de l'air tue. Voilà des années que les faits sont avérés, que des experts et des ONG s'époumonent auprès des autorités publiques pour qu'elles prennent de véritables mesures afin d'encourager les véhicules propres, réduire le trafic automobile, interdire le diesel…
Mais le gouvernement et les collectivités locales se renvoient la patate chaude et brillent par leur inaction. En 2014, après maints atermoiements, la circulation alternée a été instituée pendant une petite journée. Les citoyens se sont montrés compréhensifs mais la mesure n'a pas eu de suite. Aujourd'hui, sur les cinq ou six lignes de bus RATP qui passent dans mon quartier, il y en a une qui vient de passer en hybride. Quel événement ! Nous avons dix ans de retard.
Du côté des constructeurs automobiles, même impéritie ! Au lieu d'anticiper et de faire porter l'effort en recherche et développement pour créer la bagnole de demain, les génies de l'industrie ont préféré investir… dans la fraude !

La pollution de l'air tue. Elle est la cause incontestée de maladies cardiaques et pulmonaires. Il s'agit du troisième facteur de risque derrière le tabac et l'alcool. La différence est qu'on a le choix d'arrêter de fumer, qu'on peut décider de boire avec modération… Mais on ne peut pas arrêter de respirer !

C'est un bateau espagnol en mer Méditerranée. Ce que les pêcheurs remonte à bord est juste hallucinant : 20 kilos de plastique et déchets divers pour 80 kilos de poissons ! Le reportage de France 2 qui circule actuellement sur les réseaux sociaux montre de manière flagrante à quel point nous prenons notre planète pour une poubelle. C'était la Journée Mondiale de l'Océan, le 8 juin dernier, l'occasion de rappeler des réalités que nous préférons ne pas regarder en face.

"Méditerranée, c'est une fée qui t'a donné ton décor et ta beauté…", chantait Tino dans les années 1950. La fée se serait-elle changée en sorcière ? En tout cas c'est à partir de cette époque que nous avons commencé à vouer un culte irraisonné à la religion du jetable : canettes, bouteilles et sacs en plastique puis lingettes et autres cochonneries… Sans compter les détergents, pesticides, métaux lourds et résidus médicamenteux que nous nous sommes mis à rejeter en masse dans les mers et les océans. Aujourd'hui la situation est catastrophique pour tous ceux qui vivent de la pêche, qui voient les espèces disparaître petit à petit et avec elles leur gagne-pain. Elle est calamiteuse pour nous tous car les poissons que nous avons dans nos assiettes sont pollués et mettent en cause notre santé.

Sur cette question tout a été dit et vous ne rencontrerez personne pour trouver légitime le fait de se servir de notre environnement marin comme d'un égout à ciel ouvert. Tout a été tellement dit qu'en lisant ces lignes vous avez sans doute un sentiment de déjà vu, déjà lu, une légère impression d'impuissance voire d'ennui. Pourtant les solutions sont connues et les initiatives fourmillent déjà en matière d'économie circulaire : éco-conception, recyclage, fin de l’obsolescence programmée… L'interdiction des sacs plastiques va enfin devenir une réalité en France très prochainement. Le succès du film "Demain !" témoigne de la curiosité qui existe sur ces thèmes. Nous ne sommes plus dans l'entre soi d'une petite minorité militante, nous sommes dans un large consensus.

Mettre en oeuvre ces mesures connues nécessite un peu d'intelligence collective, de l'esprit civique, sans doute une rééducation de nos gestes quotidiens, de notre façon de produire et de consommer. L'enjeu est vital pour la survie de l'être humain sur la terre. C'est le défi le plus important du siècle à venir.

Nous sommes pour la plupart piétons et automobilistes. Voire piétons, cyclistes ou motards et automobilistes. Mais apparemment nous sommes fâchés avec les conjonctions de coordination. Nous avons souvent tendance à oublier le "et". Quand nous sommes au volant, nous n'avons pas toujours le réflexe en tournant à droite de vérifier dans notre rétroviseur si nous ne coupons pas la route à un vélo. Quand nous chevauchons notre deux-roues, nous grillons les feux rouges au risque de renverser les mamies ou de nous faire percuter par un véhicule. C'est la source de noms d'oiseaux et autres diatribes sur "les" piétons ceci, "les" automobilistes cela, "les" vélos, "les" motards… "L'enfer c'est les autres", aurait dit Jean-Paul Sartre.

Peut-être avez-vous récemment regardé la cérémonie des Molières. Il n'y a pas que les comédiens qui cumulent les rôles, changent de costume du jour au lendemain voire dans la même journée. Dans la vraie vie nous sommes à la fois consommateurs et salariés. Nous sommes à 15h en train de courir après une augmentation de salaire et à 18h en train de nous procurer des biens de consommation en superpromo plus plus, tentant de tirer les prix au maximum vers le bas.

Dans la transition économique que nous sommes en train de vivre, cette addition des rôles se renforce. Nous voilà en plus producteur de biens ou chef d'entreprise. Avec Airbnb, pourvoyeurs de chambre d'hôtes. Avec Blablacar, chauffeurs de transport en commun. À quel moment le consommateur qui offre des services devient-il un professionnel qui fait du business ? Suis-je un auto-entrepreneur "ubérisé" qui fait une concurrence déloyale aux professionnels du secteur ? Ou un citoyen au sein d'une communauté qui prend plaisir à "faire du lien" ? Est-ce que je cours après les prix les plus bas possible de la grande distribution au risque de précariser l'agriculture et mettre en danger ma santé ? Ou est-ce que j'accepte de payer le juste prix dans le respect équitable du producteur ?

Nous ne pouvons pas nous exonérer de réfléchir au sens de nos actions. Plus que jamais la consommation est un acte politique, au sens noble du terme. Il nous faut assumer nos rôles différents. Il est de plus en plus incohérent de faire l'impasse sur le "et". Dans la nouvelle société de sobriété volontaire qui est en train d'émerger, nous devons à la fois nous préoccuper de notre santé et des autres et de notre porte-monnaie et de la planète.

Avec ses 5 600 m2, c'est la plus grande halle en Europe consacrée au bio. Le bâtiment D6 de Rungis qui est en fonctionnement depuis plusieurs mois vient d'être inauguré par le Président de la République. Quel chemin parcouru depuis la création du label bio en 1983 ! Autrefois réservé à quelques babas cool tendance New age (dont je faisais partie, j'assume), le bio n'est plus aujourd'hui un marché de niche et concerne toutes les catégories de populations. Il est en forte croissance avec des indicateurs à mettre en transe les économistes (+15 % par an en Île de France, +10 % au niveau national). François Hollande a rappelé que les crédits publics en faveur de la production biologique ont doublé, passant de 90 millions € en 2012 à 180 millions aujourd'hui.
Le boom du bio, ça se voit ! Qui n'a pas maintenant un magasin bio dans son quartier ou dans sa ville, un ou plusieurs stands spécialisés sur son marché, un rayon bio dans son hyper ? Sans compter les quelques produits bio mélangés aux conventionnels chez de nombreux détaillants (boulangerie, épicerie, caviste etc.).

Bien sûr, les puristes ont commencé à faire la fine bouche parce qu'il y aurait du bio à deux vitesses. C'est vrai que la qualité et l'éthique de l'offre n'est pas de même nature chez Carrefour ou chez Biocoop. Sur le marché que je fréquente assidument chaque semaine, de nouveaux stands ont fleuri arborant crânement le label AB. Et il est probable que le contenu des étals vienne du bâtiment D6 de Rungis. Les tomates sont bio mais cultivées hors sol, les fraises apparaissent en hiver, les poivrons et les aubergines viennent d'Italie ou d'Espagne, les haricots sont importés du Maroc, de nombreux produits ont fait des milliers de kilomètres pour se retrouver là. Au niveau du bilan carbone, c'est pas la joie. On cherche la cohérence.

Mais il faut du temps pour qu'un fait culturel passe de la marge au grand public. Ce qui est important, déjà, c'est qu'un maximum de consommateurs ait accès à des aliments de meilleure qualité parce qu'exempts de pesticides. Au moment où les autorités médicales commencent enfin, avec quinze ans de retard, à admettre l'importance des dégâts causés par ces substances sur la santé humaine (voir : Les causes des maladies chroniques), on ne peut que se réjouir de voir de plus en plus de gens au contact d'une alimentation plus saine. On ne le dira jamais assez : il s'agit d'un enjeu de santé publique.

Le lendemain d'une détox ayurvédique, les voilà qui attaquent un panini et un gâteau débordant de crème pâtissière… Mmmmh ! Il était proposé dans ce stage de yoga un grand nettoyage du système digestif suivi d'une journée de monodiète au riz blanc. Alors que cette pratique préconise le lendemain une reprise alimentaire en douceur, à base de légumes cuits, deux jeunes femmes se sont jetées sur la street food. Il est toujours surprenant (et, j'avoue, parfois divertissant) de voir des personnes qui pratiquent le yoga, la détox ou le jeûne se moquer des principes les plus élémentaires de l'hygiène alimentaire et foncer tête baissée sur la malbouffe. De la même manière, certains vont faire pendant quelques mois une chasse impitoyable aux laitages et au gluten avant de se goinfrer de tartines de pain au fromage.

Il y a aussi quelque chose de rassurant dans ce type d'attitude. Nos faiblesses humanisent des disciplines parfois austères. On sait bien ce qu'il faudrait faire mais on se trouve des excuses : "on ne peut pas tout faire à la fois, il faut y aller progressivement". Qui plus est, il est valorisant de transgresser ce qui est perçu comme un interdit. On pourrait même avoir l'impression de faire acte de résistance. Mais tout cela se passe parce qu'en réalité on vit la consigne comme une contrainte qui vient de l'extérieur de soi.

Selon certains sociologues*, nous serions victimes du syndrome du bien-être. Nous vivrions dans une société hygiéniste où la minceur et la beauté seraient obligatoires, avec interdiction de tomber malade. Haro sur le tabac, l’alcool, le sucre et le gras ! Vive le sport, les fruits et légumes, les vitamines et les antioxydants ! Le monde de l'entreprise aurait compris le filon. Grâce au bien-être, il boosterait la productivité avec des salariés de plus en plus précaires et en sous-effectifs mais capables de méditer et de faire leur séance quotidienne de tapis de course. On nous décrit un monde à la Orwell ou à la Huxley.
Il est vrai que, si le bien-être devient une injonction de ce type, la tentation est grande de s'en affranchir et de tricher avec les nouveaux interdits. Mais encore faut-il être sûr de savoir avec qui l'on triche.

En réalité il y a erreur sur le sens profond de la démarche. La proposition de bien-être ne se conçoit que dans le cadre d'un développement personnel. Si j'arrête de fumer, de manger des laitages ou du gluten, si je fais un footing quotidien ou du Qi Gong et que je mange cinq fruits et légumes par jour, ce n'est pas parce qu'il faut le faire ou parce que c'est la mode. Cela n'a de sens que si je prends conscience dans mon corps du plaisir de la nouvelle sensation. Si je reste sur mes anciennes habitudes, je ne fais du mal qu'à moi-même. Quand je fais une détox et que, le jour d'après, je reprends du sucre et des graisses trans, je suis la seule victime de mes actes. On n'agit avec pertinence dans ce domaine que par nécessité intérieure et en toute liberté. On peut tricher avec une consigne subie, on ne peut pas tricher avec soi-même.

 

*Le Temps : Sois bien, et tais-toi

On peut penser ce qu'on veut de la nébuleuse Nuit debout, de ce fourmillement d'idées plus ou moins réalistes et structurées. On peut ne pas apprécier un mouvement plus ou moins noyauté par des groupuscules politiques, plus ou moins débordé par les éternels casseurs qui n'en finissent pas de démolir les causes qu'ils prétendent défendre. On peut aussi rester perplexe sur le déclencheur de ce mouvement : la loi El Khomri méritait-elle autant de haine ? On peut enfin s'interroger sur les débouchés concrets de ce happening collectif.

Mais Nuit debout a tout d'abord (et c'est beaucoup !) le mérite d'offrir à ceux qui y participent un défoulement festif et fraternel en contrecoup d'une année lourde marquée par le poids des attentats et de l'état d'urgence.
Il a également l'intérêt de remettre au centre du débat public un certain nombre de valeurs éthiques qui correspondent à ce qu'Edgar Morin appelle "l'urgence de l'essentiel".

Et puis je trouve qu'il y a quelque chose de joli dans la dénomination. Debout ! Debout là-dedans ! Être debout veut dire affirmer ses choix, exprimer ses attentes, ses besoins, ses ressentis. Être debout veut dire se prononcer en toute indépendance d'esprit. Indépendamment des injonctions des forces économiques, de la publicité, de la communication. Indépendamment du prêt à penser des idéologies et des religions de tous poils.
On voit bien que cette attitude rejoint un courant de fond très puissant dont nous nous faisons l'écho quotidiennement ici, où l'on parle d'être acteur de sa consommation, de sa santé, de son travail, du respect de la planète. Gagner la capacité de ne pas passer que la nuit debout. Mais toute sa vie.

Connaissez-vous la DOHaD ? Et oui, les scientifiques sont forts pour inventer des acronymes impossibles ! Il s'agit des origines développementales de la santé et des maladies (Developmental Origins of Health and Diseases). La DOHaD nous concerne tous et ce serait un concept révolutionnaire. Il est question du capital santé que nous acquérons depuis notre conception jusqu'à l'âge de deux ans. Selon Umberto Simeoni*, président de la Société Française de DOHaD, la science montre aujourd'hui que cette période de 1000 jours pré et post-natale conditionne notre santé future. Ce qui s'inscrit dans nos gènes à ce moment-là, sous l'influence de notre environnement nutritionnel, écologique, socio-économique et de nos modes de vie, programmerait nos risques de développer plus tard des maladies chroniques dites "de société" (hypertension artérielle, obésité, diabète de type 2, cancers, allergies, etc.).
Nous sommes en plein cœur de ce qu'on appelle l'épigénétique. Rappel : si l'on compare l'ADN à un disque dur, l'épigénétique serait le logiciel qui dicte aux gènes leur comportement, qui archive les impacts environnementaux et fait ainsi évoluer l'être humain. Cette évolution peut se faire très rapidement, en une seule génération.

L'épigénétique est probablement une des pistes les plus prometteuses de la recherche scientifique en matière de santé pour les prochaines décennies. Pour l'instant, la DOHaD nous enseigne que, si l'on veut donner les meilleures chances à nos bouts de chou, on a intérêt agir très en amont, quasiment dès le désir d'enfant. Faire attention à ce que nous respirons, ce que nous mangeons et buvons, comment nous bougeons, nous gérons notre stress, nos relations psychoaffectives… Nous savions déjà qu'avoir une vie saine et zen conditionne largement notre santé. La DOHaD confirme notre intuition que cela conditionne également celle de nos enfants et des générations futures.

 

*Propos recueillis à l'occasion de la conférence du Fonds Français pour l'Alimentation et la Santé, 8 mars 2016

Doucement mais sûrement. L'agriculture biologique affiche encore cette année des indicateurs* qui font preuve d'une certaine insolence par les temps qui courent. Pour la deuxième fois consécutive nous avons une croissance du marché à deux chiffres, 10 %, quand celle de l'ensemble de l'économie peine à dépasser 1 %. Avec environ 5 % de la surface agricole en France, ce qui est encore modeste, le bio représente 10 % des emplois du secteur. Il crée du boulot, alors qu'en France le chômage n'en finit pas d'exploser année après année. 89 % des Français consomment bio en 2015, ils sont 65 % à le faire régulièrement : 10 % tous les jours, 27 % une fois par semaine et 28 % une fois par mois. Ceux qui fantasmaient que "le bio, c'est pour les bobos" en sont pour leurs frais, sauf à considérer que deux tiers des Français ont décidé d'habiter Boboland !

En pleine crise, alors que les éleveurs français crient avec force leur souffrance et leur colère, les éleveurs bio font entendre une petite musique différente. Ils compatissent pour leurs collègues, ils les comprennent, mais ils font savoir qu'ils s'en sortent correctement, eux. Le lait bio est autour de 40 centimes d'euros le litre, contre 27 centimes pour le lait conventionnel. Un éleveur récemment converti avoue à la presse* qu'il a doublé son revenu annuel et qu'il peut maintenant dégager du temps pour des activités de loisirs…

Autre signe des temps, le succès phénoménal du film "Demain" de Cyril Dion et Mélanie Laurent : plus de 750 000 entrées au 1er mars avec en prime un César du meilleur documentaire. Les Oscars n'échappe pas à au mouvement de fond : après son discours de remerciement, Leonardo Di Caprio appelle à "ne pas considérer la planète comme un acquis".

C'est un fait, aujourd'hui il existe des solutions qui se posent en alternative à un court-termisme à bout de souffle. Elles répondent à une recherche de sens et un besoin d'authenticité qui se développent auprès d'une large partie de la population. Ce ne sont pas des recettes universelles et magiques mais elles font inexorablement la démonstration de leur efficacité. Doucement mais sûrement.

 

*Baromètre Agence Bio/CSA 2015
**En pleine crise agricole, la sérénité d'un petit producteur de lait bio en Normandie

Les agriculteurs manifestent. À entendre les récriminations de certains, la protection de l'environnement serait leur pire ennemie. On peut bien sûr comprendre l'exaspération que provoque tout excès de réglementation, surtout quand on change de règles du jeu tous les quatre matins. Mais à chaque fois qu'on oppose économie et écologie, j'ai tendance à considérer qu'il y a un loup. Forcément.
D'abord parce que le mot a la même racine : éco, de "oikos", en grec la maison. Dans un cas, il s'agit de la science de la maison, dans l'autre de son administration. Les deux font la paire. Si on les oppose c'est sans doute qu'il y a erreur dans le raisonnement.

C'est que certains économistes sont passés maître dans l'art de l'escamotage. Prenons l'exemple du paysan qui cultive sa terre. Il doit faire face à un certain nombre de coûts : la paie de ses ouvriers, l'amortissement des crédits des machines, l'achat des produits phytosanitaires, les impôts, taxes divers etc. Problème : ses produits s'infiltrent dans les sols et polluent les nappes phréatiques. Il faut donc traiter les eaux et la station d'épuration représente un coût important. Or ce coût a été longtemps "oublié" dans l'économie globale de l'agriculture conventionnelle. Il a été escamoté. Ou, comme on le dit plus élégamment, il a été "externalisé".
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on se rend compte que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'agro-écologie qui est la plus rentable.

Un autre exemple parlant est celui de l'énergie. On a exigé il y a quelques années que le secteur de l'éolien prenne en compte le coût du démantèlement des installations dans le calcul final du coût de l'énergie. Logique. On a alors demandé au secteur nucléaire de faire de même. Et curieusement on s'est aperçu que le coût du démantèlement des centrales avait été, lui aussi, escamoté. Ou disons, "externalisé". Et, qui plus est, qu'il existait un certain flou quant à la capacité de chiffrage de ce coût. Sans parler de celui du stockage des déchets.
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'éolien qui est l'énergie la moins chère.

D'une manière générale la tendance à l'escamotage est une habitude chez les tenants d'une vision à court terme. Et hop ! On "externalise" le recyclage des produits et des équipements, la réparation des dégâts environnementaux dont ceux sur la biodiversité, les coûts de santé inhérents aux effets des pollutions sur l'organisme humain etc.
Si, en économiste rigoureux, on prend en compte le long terme, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que l'administration de la maison (économie) et la science de la maison (écologie) sont en parfaite convergence.

On peut comprendre les difficultés actuelles des agriculteurs mais opposer la rentabilité de l'agriculture à l'environnement est un non sens. Toute la question est de savoir qui va payer la casse. L'Union européenne, l'État ou les collectivités territoriales, donc le contribuable ? Le pollueur, selon le principe logique du pollueur payeur ? Mais qui est le pollueur ? L'agriculteur ou le producteur de phytosanitaire ? Tous ces débats sont fondés et peuvent être débattus sur la place publique dès lors qu'en économiste rigoureux, on n'escamote pas une partie du problème.

Woodstock sous les ors de la République ? Voilà qu'en ce 27 janvier, les magnifiques salons du Quai d'Orsay sont envahis par une foule pacifique, majoritairement très jeune, qui finit par s'asseoir par terre, à même les planchers soigneusement cirés. Mais on est loin du festival de 1969 car tout le monde est sage et propre sur soi. Et il ne s'agit pas d'écouter du pop ou du rock mais des dialogues de moins jeunes sur les grands axes de réflexions pour les années à venir dans tous les champs de la société. C'est la première édition de la Nuit des Idées. Ou "comment imaginer le monde de demain".

Dans un des domaines qui nous intéresse ici, la santé, le ton est donné dès la première minute par l'un des intervenants. "La santé est la propriété des patients", affirme Jean-François Delfraissy*. Malheureusement il ne développera pas l'idée. C'est pourtant un enjeu central. Le patient, en bon consomm'acteur ayant accès à l'information sur les troubles, les maladies et les solutions thérapeutiques possibles, n'entend plus subir son traitement. Il demande aujourd'hui au professionnel de santé des explications claires et il entend négocier avec lui la manière de se soigner qui lui conviendra le mieux. Dans bien des cas, il n'hésite pas à demander un deuxième, voire un troisième avis, pour finalement prendre lui-même la décision finale.
Il ne faut pas oublier non plus que le numérique, ici comme ailleurs, va tout chambouler : établissement du diagnostic, accompagnement personnalisé des patients, collecte et traitement des données à grande échelle.
Les médecins ont une révolution culturelle à mener. Ils ont été formés à être des sachants, directifs et tout puissants. On attendra d'eux à l'avenir qu'ils soient des experts conseils.

Un autre enjeu est la prise de conscience de plus en plus claire de la nécessité de passer d'une médecine curative à une médecine préventive. Pour la bonne raison qu'il est plus facile de prévenir que de guérir les maladies dites "de société".
L'industrie pharmaceutique y voit une aubaine car elle va encore pouvoir ouvrir son marché et ainsi tenter d'achever le rêve du docteur Knock en médicalisant les personnes bien portantes. Mais la prévention concerne également celles et ceux qui veulent se passer de médicaments en se focalisant sur leur mode de vie. Dans ce domaine, les médecines "de terrain", parmi lesquelles les pratiques alternatives et complémentaires, se développent de manière spectaculaire auprès de la population et vont continuer à le faire. C'est un phénomène à côté duquel la médecine conventionnelle risque de passer, par excès de rigidité et de corporatisme.

Revenons à la Nuit des Idées. Le troisième enjeu découle des récentes découvertes scientifiques et il est évoqué par Vinh-Kim Nguyen**. La médecine avait émis l'hypothèse que tous les corps étaient pareils. Or on a découvert, notamment avec l'épigénétique et l'exploration du microbiote intestinal, que tous les individus ne sont pas biologiquement équivalents et que l'environnement les transforme. Qui plus est, nous sommes capables de transmettre aux générations suivantes les nouveaux caractères issus de ces transformations.

Vinh-Kim Nguyen évoque également l'enjeu de la santé mondiale. C'est, selon lui, le lieu d'un paradoxe : "on gagne de l'efficacité avec des innovations scientifiques remarquables, comme les antirétroviraux contre le sida ou les traitements personnalisés en cancérologie, mais on ne règle pas la question de l'inégalité d'accès à ces traitements. On produit donc de l'iniquité." Il y aurait une triple difficulté dans ce domaine : "arriver à comprendre les risques sanitaires au niveau transnational, gérer la prolifération des acteurs, savoir impliquer les communautés".
Il me semble en effet fondamental sur ce dernier point, qu'il y ait une réflexion plus poussée sur l'action humanitaire médicale des ONG. Cette dernière devra s'infléchir vers une meilleure écoute des besoins autochtones, l'inventaire des ressources traditionnelles et la formation de personnels locaux.

Je regrette qu'un enjeu important n'ait pas été abordé cette nuit-là. On ne peut éluder le fait qu'on assiste à un discrédit du discours médical et à une crise de confiance des patients vis-à-vis de leurs médicaments. De nombreux experts considèrent que cette situation est due au fait que les labos ont, depuis une trentaine d'années, perdu leur boussole pour adopter celle du marketing et du profit à court terme. Face à cela, à l'image de la recherche de sens à laquelle on assiste dans les autres secteurs de l'économie, on attend de manière urgente la mise en place d'un dispositif éthique dans l'industrie pharmaceutique pour que le secteur revienne à ses fondamentaux.

 

*médecin, directeur de l'ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) et de l' I3M (Institut d'Immunologie, Inflammation, Infectiologie et Microbiologie)
**anthropologue et médecin, professeur à l'Université de Montréal et au Collège d'Études Mondiales de Paris