TOUS LES ÉDITOS

Le lendemain d'une détox ayurvédique, les voilà qui attaquent un panini et un gâteau débordant de crème pâtissière… Mmmmh ! Il était proposé dans ce stage de yoga un grand nettoyage du système digestif suivi d'une journée de monodiète au riz blanc. Alors que cette pratique préconise le lendemain une reprise alimentaire en douceur, à base de légumes cuits, deux jeunes femmes se sont jetées sur la street food. Il est toujours surprenant (et, j'avoue, parfois divertissant) de voir des personnes qui pratiquent le yoga, la détox ou le jeûne se moquer des principes les plus élémentaires de l'hygiène alimentaire et foncer tête baissée sur la malbouffe. De la même manière, certains vont faire pendant quelques mois une chasse impitoyable aux laitages et au gluten avant de se goinfrer de tartines de pain au fromage.

Il y a aussi quelque chose de rassurant dans ce type d'attitude. Nos faiblesses humanisent des disciplines parfois austères. On sait bien ce qu'il faudrait faire mais on se trouve des excuses : "on ne peut pas tout faire à la fois, il faut y aller progressivement". Qui plus est, il est valorisant de transgresser ce qui est perçu comme un interdit. On pourrait même avoir l'impression de faire acte de résistance. Mais tout cela se passe parce qu'en réalité on vit la consigne comme une contrainte qui vient de l'extérieur de soi.

Selon certains sociologues*, nous serions victimes du syndrome du bien-être. Nous vivrions dans une société hygiéniste où la minceur et la beauté seraient obligatoires, avec interdiction de tomber malade. Haro sur le tabac, l’alcool, le sucre et le gras ! Vive le sport, les fruits et légumes, les vitamines et les antioxydants ! Le monde de l'entreprise aurait compris le filon. Grâce au bien-être, il boosterait la productivité avec des salariés de plus en plus précaires et en sous-effectifs mais capables de méditer et de faire leur séance quotidienne de tapis de course. On nous décrit un monde à la Orwell ou à la Huxley.
Il est vrai que, si le bien-être devient une injonction de ce type, la tentation est grande de s'en affranchir et de tricher avec les nouveaux interdits. Mais encore faut-il être sûr de savoir avec qui l'on triche.

En réalité il y a erreur sur le sens profond de la démarche. La proposition de bien-être ne se conçoit que dans le cadre d'un développement personnel. Si j'arrête de fumer, de manger des laitages ou du gluten, si je fais un footing quotidien ou du Qi Gong et que je mange cinq fruits et légumes par jour, ce n'est pas parce qu'il faut le faire ou parce que c'est la mode. Cela n'a de sens que si je prends conscience dans mon corps du plaisir de la nouvelle sensation. Si je reste sur mes anciennes habitudes, je ne fais du mal qu'à moi-même. Quand je fais une détox et que, le jour d'après, je reprends du sucre et des graisses trans, je suis la seule victime de mes actes. On n'agit avec pertinence dans ce domaine que par nécessité intérieure et en toute liberté. On peut tricher avec une consigne subie, on ne peut pas tricher avec soi-même.

 

*Le Temps : Sois bien, et tais-toi

On peut penser ce qu'on veut de la nébuleuse Nuit debout, de ce fourmillement d'idées plus ou moins réalistes et structurées. On peut ne pas apprécier un mouvement plus ou moins noyauté par des groupuscules politiques, plus ou moins débordé par les éternels casseurs qui n'en finissent pas de démolir les causes qu'ils prétendent défendre. On peut aussi rester perplexe sur le déclencheur de ce mouvement : la loi El Khomri méritait-elle autant de haine ? On peut enfin s'interroger sur les débouchés concrets de ce happening collectif.

Mais Nuit debout a tout d'abord (et c'est beaucoup !) le mérite d'offrir à ceux qui y participent un défoulement festif et fraternel en contrecoup d'une année lourde marquée par le poids des attentats et de l'état d'urgence.
Il a également l'intérêt de remettre au centre du débat public un certain nombre de valeurs éthiques qui correspondent à ce qu'Edgar Morin appelle "l'urgence de l'essentiel".

Et puis je trouve qu'il y a quelque chose de joli dans la dénomination. Debout ! Debout là-dedans ! Être debout veut dire affirmer ses choix, exprimer ses attentes, ses besoins, ses ressentis. Être debout veut dire se prononcer en toute indépendance d'esprit. Indépendamment des injonctions des forces économiques, de la publicité, de la communication. Indépendamment du prêt à penser des idéologies et des religions de tous poils.
On voit bien que cette attitude rejoint un courant de fond très puissant dont nous nous faisons l'écho quotidiennement ici, où l'on parle d'être acteur de sa consommation, de sa santé, de son travail, du respect de la planète. Gagner la capacité de ne pas passer que la nuit debout. Mais toute sa vie.

Connaissez-vous la DOHaD ? Et oui, les scientifiques sont forts pour inventer des acronymes impossibles ! Il s'agit des origines développementales de la santé et des maladies (Developmental Origins of Health and Diseases). La DOHaD nous concerne tous et ce serait un concept révolutionnaire. Il est question du capital santé que nous acquérons depuis notre conception jusqu'à l'âge de deux ans. Selon Umberto Simeoni*, président de la Société Française de DOHaD, la science montre aujourd'hui que cette période de 1000 jours pré et post-natale conditionne notre santé future. Ce qui s'inscrit dans nos gènes à ce moment-là, sous l'influence de notre environnement nutritionnel, écologique, socio-économique et de nos modes de vie, programmerait nos risques de développer plus tard des maladies chroniques dites "de société" (hypertension artérielle, obésité, diabète de type 2, cancers, allergies, etc.).
Nous sommes en plein cœur de ce qu'on appelle l'épigénétique. Rappel : si l'on compare l'ADN à un disque dur, l'épigénétique serait le logiciel qui dicte aux gènes leur comportement, qui archive les impacts environnementaux et fait ainsi évoluer l'être humain. Cette évolution peut se faire très rapidement, en une seule génération.

L'épigénétique est probablement une des pistes les plus prometteuses de la recherche scientifique en matière de santé pour les prochaines décennies. Pour l'instant, la DOHaD nous enseigne que, si l'on veut donner les meilleures chances à nos bouts de chou, on a intérêt agir très en amont, quasiment dès le désir d'enfant. Faire attention à ce que nous respirons, ce que nous mangeons et buvons, comment nous bougeons, nous gérons notre stress, nos relations psychoaffectives… Nous savions déjà qu'avoir une vie saine et zen conditionne largement notre santé. La DOHaD confirme notre intuition que cela conditionne également celle de nos enfants et des générations futures.

 

*Propos recueillis à l'occasion de la conférence du Fonds Français pour l'Alimentation et la Santé, 8 mars 2016

Doucement mais sûrement. L'agriculture biologique affiche encore cette année des indicateurs* qui font preuve d'une certaine insolence par les temps qui courent. Pour la deuxième fois consécutive nous avons une croissance du marché à deux chiffres, 10 %, quand celle de l'ensemble de l'économie peine à dépasser 1 %. Avec environ 5 % de la surface agricole en France, ce qui est encore modeste, le bio représente 10 % des emplois du secteur. Il crée du boulot, alors qu'en France le chômage n'en finit pas d'exploser année après année. 89 % des Français consomment bio en 2015, ils sont 65 % à le faire régulièrement : 10 % tous les jours, 27 % une fois par semaine et 28 % une fois par mois. Ceux qui fantasmaient que "le bio, c'est pour les bobos" en sont pour leurs frais, sauf à considérer que deux tiers des Français ont décidé d'habiter Boboland !

En pleine crise, alors que les éleveurs français crient avec force leur souffrance et leur colère, les éleveurs bio font entendre une petite musique différente. Ils compatissent pour leurs collègues, ils les comprennent, mais ils font savoir qu'ils s'en sortent correctement, eux. Le lait bio est autour de 40 centimes d'euros le litre, contre 27 centimes pour le lait conventionnel. Un éleveur récemment converti avoue à la presse* qu'il a doublé son revenu annuel et qu'il peut maintenant dégager du temps pour des activités de loisirs…

Autre signe des temps, le succès phénoménal du film "Demain" de Cyril Dion et Mélanie Laurent : plus de 750 000 entrées au 1er mars avec en prime un César du meilleur documentaire. Les Oscars n'échappe pas à au mouvement de fond : après son discours de remerciement, Leonardo Di Caprio appelle à "ne pas considérer la planète comme un acquis".

C'est un fait, aujourd'hui il existe des solutions qui se posent en alternative à un court-termisme à bout de souffle. Elles répondent à une recherche de sens et un besoin d'authenticité qui se développent auprès d'une large partie de la population. Ce ne sont pas des recettes universelles et magiques mais elles font inexorablement la démonstration de leur efficacité. Doucement mais sûrement.

 

*Baromètre Agence Bio/CSA 2015
**En pleine crise agricole, la sérénité d'un petit producteur de lait bio en Normandie

Les agriculteurs manifestent. À entendre les récriminations de certains, la protection de l'environnement serait leur pire ennemie. On peut bien sûr comprendre l'exaspération que provoque tout excès de réglementation, surtout quand on change de règles du jeu tous les quatre matins. Mais à chaque fois qu'on oppose économie et écologie, j'ai tendance à considérer qu'il y a un loup. Forcément.
D'abord parce que le mot a la même racine : éco, de "oikos", en grec la maison. Dans un cas, il s'agit de la science de la maison, dans l'autre de son administration. Les deux font la paire. Si on les oppose c'est sans doute qu'il y a erreur dans le raisonnement.

C'est que certains économistes sont passés maître dans l'art de l'escamotage. Prenons l'exemple du paysan qui cultive sa terre. Il doit faire face à un certain nombre de coûts : la paie de ses ouvriers, l'amortissement des crédits des machines, l'achat des produits phytosanitaires, les impôts, taxes divers etc. Problème : ses produits s'infiltrent dans les sols et polluent les nappes phréatiques. Il faut donc traiter les eaux et la station d'épuration représente un coût important. Or ce coût a été longtemps "oublié" dans l'économie globale de l'agriculture conventionnelle. Il a été escamoté. Ou, comme on le dit plus élégamment, il a été "externalisé".
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on se rend compte que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'agro-écologie qui est la plus rentable.

Un autre exemple parlant est celui de l'énergie. On a exigé il y a quelques années que le secteur de l'éolien prenne en compte le coût du démantèlement des installations dans le calcul final du coût de l'énergie. Logique. On a alors demandé au secteur nucléaire de faire de même. Et curieusement on s'est aperçu que le coût du démantèlement des centrales avait été, lui aussi, escamoté. Ou disons, "externalisé". Et, qui plus est, qu'il existait un certain flou quant à la capacité de chiffrage de ce coût. Sans parler de celui du stockage des déchets.
Si, en économiste rigoureux, on réintègre les externalités, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que c'est l'éolien qui est l'énergie la moins chère.

D'une manière générale la tendance à l'escamotage est une habitude chez les tenants d'une vision à court terme. Et hop ! On "externalise" le recyclage des produits et des équipements, la réparation des dégâts environnementaux dont ceux sur la biodiversité, les coûts de santé inhérents aux effets des pollutions sur l'organisme humain etc.
Si, en économiste rigoureux, on prend en compte le long terme, on réalise que l'équation n'est plus du tout la même et que l'administration de la maison (économie) et la science de la maison (écologie) sont en parfaite convergence.

On peut comprendre les difficultés actuelles des agriculteurs mais opposer la rentabilité de l'agriculture à l'environnement est un non sens. Toute la question est de savoir qui va payer la casse. L'Union européenne, l'État ou les collectivités territoriales, donc le contribuable ? Le pollueur, selon le principe logique du pollueur payeur ? Mais qui est le pollueur ? L'agriculteur ou le producteur de phytosanitaire ? Tous ces débats sont fondés et peuvent être débattus sur la place publique dès lors qu'en économiste rigoureux, on n'escamote pas une partie du problème.

Woodstock sous les ors de la République ? Voilà qu'en ce 27 janvier, les magnifiques salons du Quai d'Orsay sont envahis par une foule pacifique, majoritairement très jeune, qui finit par s'asseoir par terre, à même les planchers soigneusement cirés. Mais on est loin du festival de 1969 car tout le monde est sage et propre sur soi. Et il ne s'agit pas d'écouter du pop ou du rock mais des dialogues de moins jeunes sur les grands axes de réflexions pour les années à venir dans tous les champs de la société. C'est la première édition de la Nuit des Idées. Ou "comment imaginer le monde de demain".

Dans un des domaines qui nous intéresse ici, la santé, le ton est donné dès la première minute par l'un des intervenants. "La santé est la propriété des patients", affirme Jean-François Delfraissy*. Malheureusement il ne développera pas l'idée. C'est pourtant un enjeu central. Le patient, en bon consomm'acteur ayant accès à l'information sur les troubles, les maladies et les solutions thérapeutiques possibles, n'entend plus subir son traitement. Il demande aujourd'hui au professionnel de santé des explications claires et il entend négocier avec lui la manière de se soigner qui lui conviendra le mieux. Dans bien des cas, il n'hésite pas à demander un deuxième, voire un troisième avis, pour finalement prendre lui-même la décision finale.
Il ne faut pas oublier non plus que le numérique, ici comme ailleurs, va tout chambouler : établissement du diagnostic, accompagnement personnalisé des patients, collecte et traitement des données à grande échelle.
Les médecins ont une révolution culturelle à mener. Ils ont été formés à être des sachants, directifs et tout puissants. On attendra d'eux à l'avenir qu'ils soient des experts conseils.

Un autre enjeu est la prise de conscience de plus en plus claire de la nécessité de passer d'une médecine curative à une médecine préventive. Pour la bonne raison qu'il est plus facile de prévenir que de guérir les maladies dites "de société".
L'industrie pharmaceutique y voit une aubaine car elle va encore pouvoir ouvrir son marché et ainsi tenter d'achever le rêve du docteur Knock en médicalisant les personnes bien portantes. Mais la prévention concerne également celles et ceux qui veulent se passer de médicaments en se focalisant sur leur mode de vie. Dans ce domaine, les médecines "de terrain", parmi lesquelles les pratiques alternatives et complémentaires, se développent de manière spectaculaire auprès de la population et vont continuer à le faire. C'est un phénomène à côté duquel la médecine conventionnelle risque de passer, par excès de rigidité et de corporatisme.

Revenons à la Nuit des Idées. Le troisième enjeu découle des récentes découvertes scientifiques et il est évoqué par Vinh-Kim Nguyen**. La médecine avait émis l'hypothèse que tous les corps étaient pareils. Or on a découvert, notamment avec l'épigénétique et l'exploration du microbiote intestinal, que tous les individus ne sont pas biologiquement équivalents et que l'environnement les transforme. Qui plus est, nous sommes capables de transmettre aux générations suivantes les nouveaux caractères issus de ces transformations.

Vinh-Kim Nguyen évoque également l'enjeu de la santé mondiale. C'est, selon lui, le lieu d'un paradoxe : "on gagne de l'efficacité avec des innovations scientifiques remarquables, comme les antirétroviraux contre le sida ou les traitements personnalisés en cancérologie, mais on ne règle pas la question de l'inégalité d'accès à ces traitements. On produit donc de l'iniquité." Il y aurait une triple difficulté dans ce domaine : "arriver à comprendre les risques sanitaires au niveau transnational, gérer la prolifération des acteurs, savoir impliquer les communautés".
Il me semble en effet fondamental sur ce dernier point, qu'il y ait une réflexion plus poussée sur l'action humanitaire médicale des ONG. Cette dernière devra s'infléchir vers une meilleure écoute des besoins autochtones, l'inventaire des ressources traditionnelles et la formation de personnels locaux.

Je regrette qu'un enjeu important n'ait pas été abordé cette nuit-là. On ne peut éluder le fait qu'on assiste à un discrédit du discours médical et à une crise de confiance des patients vis-à-vis de leurs médicaments. De nombreux experts considèrent que cette situation est due au fait que les labos ont, depuis une trentaine d'années, perdu leur boussole pour adopter celle du marketing et du profit à court terme. Face à cela, à l'image de la recherche de sens à laquelle on assiste dans les autres secteurs de l'économie, on attend de manière urgente la mise en place d'un dispositif éthique dans l'industrie pharmaceutique pour que le secteur revienne à ses fondamentaux.

 

*médecin, directeur de l'ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) et de l' I3M (Institut d'Immunologie, Inflammation, Infectiologie et Microbiologie)
**anthropologue et médecin, professeur à l'Université de Montréal et au Collège d'Études Mondiales de Paris

Un mort et quatre personnes gravement atteintes. C'est la première fois que ce type d'accident se produit à l'occasion d'un essai clinique. Le médicament était censé permettre de lutter contre la douleur, traiter les affections de l'humeur et de l'anxiété ainsi que les troubles moteurs liés à des maladies neurodégénératives. Le laboratoire était en phase 1 c'est-à-dire, après les tests sur les animaux, les premières expérimentations sur des êtres humains bien portants. Ces derniers étaient des volontaires rémunérés, avertis des risques qu'ils couraient.
Une pensée chaleureuse pour eux et pour leurs proches.
Selon les informations du Figaro, les volontaires venaient de passer d'un dosage de 20 à 50 mg. Y'a-t-il eu des fautes ? L'essai se faisait auprès de 90 personnes, ce qui semble beaucoup pour un test de phase 1, généralement une dizaine suffisent. Le groupe comportait des femmes, ce qui est également inhabituel. Nous en saurons plus à l'issue de l'enquête en cours.
Faut-il pour autant remettre en cause le principe des essais de médicaments sur les êtres humains ?

Lorsqu'il étrenne un nouvel avion, le pilote sait qu'il peut s'écraser sur le sol. Lorsqu'ils empruntent une piste interdite, les skieurs savent qu'ils risquent d'être fauchés par une avalanche. Lorsqu'ils testent une nouvelle molécule, les participants savent que leur santé est en jeu.
Bien sûr la civilisation est là pour maîtriser les risques au maximum. Heureusement qu'il existe des règles pour éviter les comportements irresponsables des apprentis sorciers. Ce qui ne nous empêche pas, du reste, de respirer les cochonneries qu'il y a dans l'air aujourd'hui ou d'ingurgiter les poisons qu'on trouve dans nos assiettes. Mais ce serait bien pire si ces règles n'existaient pas !...

Nous ne pouvons pas nous exonérer de toute responsabilité et demander à la société ou aux gouvernements d'être comptables de tout. Nous sommes tellement assujettis à l'émotion du moment que nous serions prompts à vouloir interdire les essais cliniques, les nouveaux avions et les stations de ski. Les médias savent bien surfer sur ces réactions épidermiques, les entretenir, les amplifier. La modernité devrait exclure le risque ? Alors pourquoi ne pas interdire la mort par la même occasion ? Du reste certains y songent et dépensent des milliards pour la chimère de l'immortalité.

Les philosophes indiens appellent cette attitude de l'esprit "abhiniveśa" et la classent parmi les causes de la souffrance humaine : un amour obstiné de la vie entraînant un déni de la mort et de l'impermanence. Or la vie ne peut exister sans la mort et inversement. L'accident existe. Le risque fait partie du jeu. C'est folie de ne pas accepter l'imprévu, la mort, la douleur, la tristesse qui sont les contrepoints essentiels de la vie, du bien-être, de la joie.

Il y aurait eu des événements positifs en 2015 ? Faire un "bilan zen" de l'année écoulée est un exercice particulièrement difficile par les temps qui courent. Mais toujours roboratif. Oublions pour un temps la litanie bouleversante des meurtres, naufrages de réfugiés, crashes, accidents et catastrophes naturelles… Certes nous avons été marqués au fer rouge en France par les attentats de Paris. Mais le sursaut d'unité nationale qui s'en est suivi dans le cadre des marches républicaines du 11 janvier et plus encore au lendemain du 13 novembre est inédit dans notre pays. La riposte de simples citoyens contre la violence sauvage dans le Thalys le 21 août dernier est réconfortante. Tous ces événements montrent que la société française fait preuve d'une forte résilience. C'est le cas aussi de l'élan de solidarité après la parution de la photo d'Aylan, 4 ans, gisant sans vie sur une plage grecque ou la dignité du front républicain au second tour des élections régionales.

L'Europe a résisté à la crise : le Grexit annoncé en juillet n'a pas eu lieu et la zone euro s'est même augmentée d'un 19e pays, la Lituanie.
Ailleurs dans le monde, l'arrivée au pouvoir de Justin Trudeau au Canada, d'Aung San Suu Kyi en Birmanie, l'échec du coup d'état militaire au Burkina Faso sont autant de petites lumières qui renforcent la lueur de la démocratie. Les États-Unis entament un processus de réconciliation avec l'Iran, avec Cuba : dans certaines régions la paix gagne du terrain. L'acceptation de la différence aussi avec, par exemple, les efforts du pape François pour ouvrir l'Église sur le plan des mœurs ou quand la Cour Suprême des États-Unis, le 26 juin, autorise dans tout le pays le mariage pour les homosexuels.

Exploit technique et humain, l'avion Solar Impulse, propulsé uniquement par l'énergie solaire, bat le record du plus long vol sans escale pour ce type de transport, en parcourant en cinq jours une distance de 8 000 kilomètres du Japon à Hawaï.

Enfin la signature d'un accord de compromis lors de la COP21 le 12 décembre dernier à Paris constitue un réel succès diplomatique. Elle marque le retour d'un certain crédit des Nations Unies, donne un cap aux citoyens et aux acteurs économiques et constitue par là une avancée sensible pour parvenir à l'objectif d'un réchauffement limité de la planète.

Voici donc bien des raisons d'aborder 2016 avec un optimisme raisonnable.
"Les optimistes ont bien de la chance. Les pessimistes, bien du travail. Que les premiers n’oublient pas d’être prudents, ni les seconds d’aimer la vie" (André Comte-Sponville). Aimons donc 2016 ! Bonne année !

Le sapin n'est pas un symbole religieux. Pas plus que le Père Noël. L'un comme l'autre relèvent d'anciennes traditions celtes et scandinaves antérieures au christianisme. L'épicéa, orné de ses pommes rouges, était associé symboliquement par les druides à la renaissance de la nature lors du solstice d'hiver.
Quant aux cadeaux, il faudrait, semble-t-il en chercher l'origine du côté des Romains et de leurs fêtes des Saturnales en décembre.
Le choix de la date, lui, aurait fait l'objet de nombreuses discussions au sein des communautés chrétiennes car rien n'est précisé dans les textes sur le jour exact de la naissance de Jésus-Christ. Sinon que ça ne se passe pas en hiver car le Nouveau Testament indique qu'à cette période les troupeaux et les bergers étaient à l'extérieur. On a fini pourtant par fixer cette date au 25 décembre afin de récupérer les fêtes païennes situées alentour. Habile action de marketing avant l'heure.

Finalement, dans le folklore qui entoure nos célébrations du 21e millénaire, seule l'imagerie de la crèche fait directement référence au religieux. C'est peu. Et c'est sans doute ce qui fait le succès de Noël. Tout le monde s'y retrouve plus ou moins : chrétiens ou non, pratiquants ou non, agnostiques, athées… Les uns privilégient la tradition, d'autres le rendez-vous familial. D'autres encore sont sensibles au fait de marquer le cycle des saisons, la renaissance de la nature. Il y est question également du cycle de vie et de la naissance de l'enfant. L'enfance et la fraternité. Deux thèmes qui, au-delà du religieux, donnent une dimension poétique et humaniste à la fête de Noël. Une portée universelle. L'esprit de Noël est une belle utopie pour le genre humain. Quels que soient nos conflits et nos guerres, il pourrait y avoir un jour par an où les frères ennemis se serrent la main, où les hommes et les femmes de tous pays vivent en paix. Un jour où la sauvagerie ferait place à l'humanité.
Particulièrement cette année, après les évènements dramatiques que nous avons vécus à plusieurs reprises en 2015, nous aimons rêver que la trêve de Noël soit une réalité. Un besoin de lien, de chaleur et de réconfort. Et nous avons tellement peur d'être déçus. 

Tant d'émotion. De la sidération, de l'incrédulité, du chagrin. Tant de chagrin. Il faudra faire le deuil de cet évènement, ce sera long mais nous le ferons car nous sommes résilients. Les jours passent. La vie est-elle en train de reprendre comme si de rien n'était ? Comme si rien n'allait changer ? On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. Le pire n'est pas obligatoire.
La société française, malgré ses chamailles perpétuelles, semble se mobiliser pour l'unité nationale, ouvrir les yeux sur la radicalité qui se développe à sa marge et sur la nécessité de remplir le vide laissé par le repli des services publics. Les musulmans de notre pays, révulsés par l'horreur de ces tueries aveugles, paraissent enfin décidés à faire le ménage au sein de leur confession. L'après 13 novembre pourrait être un revers et, qui sait, le début de la fin pour le groupe terroriste responsable des massacres.

C'est le moment de se plonger dans Hope, Le grand livre de l'espoir, un très bel ouvrage réalisé sous la direction de Léo Bormans aux éditions de l'Homme. L'un des chapitres, écrit par Alex Linley, est consacré à "L'espoir dans nos jours les plus sombres". Comment trouver la force d'espérer après une expérience dramatique ? "L'espoir se construit quand nous vivons des difficultés et qu'il est mis à l'épreuve." Les psychologues appellent ce phénomène la croissance post-traumatique. En voici quelques clés transposées à l'échelle de la société : nous pouvons au lendemain de cette crise améliorer notre relation les uns avec les autres, percevoir de nouvelles possibilités pour notre avenir, découvrir de nouvelles sources de force collective, monter d'un cran notre appréciation de la vie, réveiller notre énergie, notre volonté.

"Victor Frankl a écrit que la dernière liberté qui ne peut jamais nous être dérobée est la liberté de choisir notre attitude face aux circonstances. Nous pouvons donc choisir l'espoir. Et avec l'espoir, nous pouvons choisir un avenir meilleur."
Même dans nos jours les plus sombres, même après les sinistres attentats du 13 novembre, nous pouvons toujours choisir l'espoir.