Du yoga pour les hommes

Du yoga pour les hommes

Trop raides, trop nerveux, ils se sentent souvent éloignés d'une discipline qu'ils croient réservée aux femmes. Pourtant les hommes ont beaucoup de bénéfices à retirer du yoga au niveau physique, mental, émotionnel, relationnel. Et c'est peut-être l'occasion pour eux de découvrir une autre approche du masculin…

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Sommaire

- Le yoga : pas fait pour les hommes ?
- Des spécificités dans la morphologie masculine ?
- Une approche pédagogique spécifique ?
- Quel intérêt de proposer des cours non mixtes ?
- Quels bénéfices physiques ?
- Quels bénéfices au niveau du mental ?
- Des bénéfices au niveau relationnel ?
- Une autre approche du masculin ?

Auteur de Le yoga pour les hommes*, pratiquant d'arts martiaux (arts martiaux mixtes, kung fu, boxe, lutte, Taiji Quan…) et enseignant de yoga, Adrien Matter propose des cours dédiés aux hommes, comme un chemin vers une meilleure qualité de présence et de relation. Interview.

Pourquoi les hommes pensent-ils souvent que le yoga n'est pas fait pour eux ?
Adrien Matter : C'est une pratique qui est très associée à la notion de souplesse. En Occident, elle est souvent perçue comme proche de la danse et donc censée requérir des qualités considérées comme féminines. Lorsqu'ils voient des postures associées à la souplesse, la plupart des hommes pensent qu'elles ne sont pas faites pour eux. En général les sports masculins sont plutôt basés sur la force.

Y'-a-t-il des spécificités dans la morphologie masculine qui rendent plus difficiles certaine postures et plus faciles certaines autres ?
AM : Il y a des spécificités et il y a aussi de mauvaises habitudes de vie. Les femmes ont généralement une meilleure mobilité articulaire, notamment au niveau du bassin. Le manque de mobilité du bassin est aussi lié à de mauvaises habitudes de vie : s'assoir sur des chaises depuis des générations restreint cette mobilité. Les hommes, eux, ont peut-être une densité tissulaire qui rend leur corps moins mobile mais plus fort. Ils vont se retrouver plus facilement, par exemple, dans les postures qui engagent la force des bras et du haut du corps. Le yoga, notamment le Vinyasa que je pratique, est une activité très transversale, elle développe un large panel de qualités physiques : de la souplesse, de la force, de l'agilité, de l'équilibre, de la coordination. Pour les hommes, il est intéressant de travailler la souplesse et la mobilité articulaire, pour les femmes de développer la force et la stabilité.

Avez-vous une approche pédagogique spécifique pour les hommes ?
AM : J'ai souvent pour élèves des hommes qui ne pratiquaient pas le yoga auparavant. Je progresse donc beaucoup moins vite que dans un cours classique. Par exemple, la salutation au soleil, un enchainement de base du yoga, est dans ce cadre un exercice avancé. Je décompose les postures et les adapte avec en priorité le juste positionnement du bassin (voir encadré).

Y'a-t-il un intérêt à proposer des cours non mixtes ?
AM : Certains hommes pourraient se sentir rebutés par la discipline parce que physiquement en difficulté et mal à l'aise de le montrer dans un groupe comprenant une majorité de femmes. L'idée est donc de créer un cadre où ils se sentent sécurisés pour découvrir et comprendre les bases de la pratique, dépasser des a priori ou des appréhensions. Il ne s'agit pas d'un repli mais d'un tremplin, d'une ouverture. L'objectif, une fois qu'ils ont assez de compétences et de connaissances, est qu'ils rejoignent les cours mixtes avec plaisir et confiance.

Quels bénéfices physiques les hommes peuvent-ils retirer du yoga ?
AM : Au niveau physique, on constate une amélioration de la mobilité articulaire et de la souplesse, une diminution des douleurs liées à la vie quotidienne, une réduction des risques de blessures, un gain de force dans certaines parties du corps mais aussi de force globale. Comme on travaille avec la respiration, on travaille les muscles profonds et l'on améliore une force globale fonctionnelle ainsi que la coordination entre les différentes parties du corps. On constate également un gain d'équilibre, une amélioration de la course et de la marche.

Quels sont les bénéfices au niveau du mental ?
AM : Le fait de travailler la respiration permet d'apprivoiser le mental, de mieux gérer son stress, d'avoir du recul plus facilement, d'être moins dans la réaction. Il y a un travail important qui se fait sur l'émotionnel, sur la sensibilité. Le travail des postures et des enchainements est juste un support pour développer cette sensibilité, pour être à l'écoute de son corps et des effets de ces postures. Il s'agit de trouver ses limites, de voir jusqu'où l'on peut aller sans forcer. Cela permet de développer une écoute de soi qui n'est pas favorisée chez les hommes, souvent soumis à une injonction faite de clichés : être fort, être solide… L'objectif est de réconcilier les pratiquants avec leur ressenti. Il y a donc un gain sur le plan physique, sur le plan mental et émotionnel.

Y'a-t-il également des bénéfices au niveau relationnel ?
AM : C'est le cœur de ma démarche : meilleure est la conscience qu'on a de soi, plus il est facile de prendre en compte l'autre. J'ai croisé beaucoup d'hommes dont le corps était puissant mais souffrant. Beaucoup d'athlètes se font du mal sans s'en rendre compte. Par ailleurs j'ai rencontré beaucoup de femmes qui avaient souffert de l'attitude des hommes, qui avaient été victimes d'agressions, de viol… Je pense que, si les hommes sont violents envers les femmes, c'est qu'ils le sont aussi envers les hommes et envers eux-mêmes. Beaucoup plus d'hommes que de femmes se suicident. Il y a chez les hommes une manière d'être tourné vers l'extérieur, vers la conquête, vers la réussite, vers la performance… Cela crée une sorte de vide intérieur. Passer par un corps plus sensible et plus conscient peut être une tentative d'inverser cette tendance assez terrifiante et d'améliorer le problème.

Est-ce que, selon vous, les hommes qui font du yoga développent une autre approche du masculin ?
AM : Oui je dirais ça. Ce sont des débats assez complexes. Il y a un courant très en vogue sur le féminin et le masculin sacré. À l'opposé, on entend une réflexion sur le genre qui explique que le féminin et le masculin sont des constructions culturelles. J'ai l'intuition qu'il y a du vrai dans chaque approche. L'idée n'est pas de devenir un homme mais de devenir humain. J'essaie de ne pas tomber dans une conception essentialiste, ce sont des questions complexes et je n'ai pas forcément la réponse. Mon propos est de m'adresser aux hommes. Ce qui est sûr, c'est que le fait de travailler avec le corps peut donner des pistes. Et ensemble, on pourra peut-être trouver la réponse.

 

*Le yoga pour les hommes, Adrien Matter, éditions Leduc
Site : Adrien Matter

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Exemple : la posture du chien tête en bas

Adrien Matter prend pour exemple des spécificités de sa pédagogie pour les hommes, la posture du chien tête en bas (en appui sur les mains et les orteils, le bassin vers le plafond, les talons vers le sol).
"Dans cette posture, il faut à la fois beaucoup de capacité physique et de conscience du corps pour se placer et travailler intelligemment. Je propose donc les adaptations nécessaires, en l'occurrence de ne pas travailler jambes tendues mais avec les genoux légèrement fléchis. Une fois que le bassin est placé, le reste du corps peut s'agencer de façon plus harmonieuse et plus physiologique. Si l'on a les jambes et les bras tendus avec un bassin mal placé, on passe à côté de la posture et l'on peut même se blesser."