ÉDITO DE FRANCK ARGUILLÈRE

ÉDITO DE FRANCK ARGUILLÈRE

C'est du brutal, le réel, souvent. Et plus il l'est, plus il suscite du déni. Je me souviens de la catastrophe de Fukushima et de l'incapacité des Japonais à se mettre en face de l'évènement. La pandémie du coronavirus SARS-CoV-2 n'a pas échappé au phénomène : certains commencent juste à admettre que, somme toute, ce covid est un peu plus qu'une sale grippe. Nous avons même eu en pleine lumière un modèle du genre : grand mamamouchi du déni, l'ancien président Trump a vu ses rêves de réélection se fracasser sur la réalité intangible du covid-19. L'enjeu écologique en est une autre, tout aussi têtue. Nous commençons à l'appréhender intellectuellement mais nous n'arrivons pas à en prendre la mesure dans le concret.

Des scientifiques israéliens ont publié en décembre dans la prestigieuse revue Nature une étude intitulée "La masse mondiale produite par l’homme dépasse toute la biomasse vivante". En résumé, selon le webzine The Conversation, ils ont constaté que la Terre "se trouve exactement à un point de croisement". Selon leurs estimations, en 2020, "la masse anthropogénique, qui a récemment doublé tous les 20 ans environ" a dépassé "toute la biomasse vivante mondiale".
En clair : d'un côté la masse des objets produits par l'homme (voitures, avions, bateaux, machines domestiques, outils numériques…), de l'autre celle du vivant, animal ou végétal. Et bien aujourd'hui les deux masses sont équivalentes. Cette comparaison a surtout une portée symbolique illustrant notre passage dans l'Anthropocène, cette nouvelle époque géologique qui se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement de la planète, prenant le pas sur les forces géophysiques.

Ce réel-là est brutal déjà depuis quelques décennies et le sera de plus en plus souvent : canicules de plus en plus fréquentes et pénibles, tempêtes de plus en plus violentes, pandémies tueuses, immenses incendies dévastateurs, pénuries d’eau, hécatombe de la biodiversité… Les lanceurs d'alerte ont beau être pendus à la sonnette d'alarme, rien ne se passe de très concluant. Dans l'espace de la parole, on trouve certes peu de gens qui restent dans le déni. Mais dans l'espace des actes, la plupart fuient leur responsabilité et ne veulent ou ne peuvent pas s'arracher au court-termisme. On est en droit de se demander pourquoi. Pourquoi l'écologie, tout le monde est d'accord mais c'est toujours pour les autres ? La réponse est peut-être à chercher du côté de la brutalité du réel. Gérer le brutal n'est pas facile.